La rafle du billet vert à Paris le 14 mai 1941


Aujourd’hui, 14 mai 2015

cela fait 74 ans
que la rafle a eu lieu
Il est temps de mettre en ligne ce texte écrit
quelques années auparavant.

Mon père, que puis-je dire de lui ? Je ne l’ai pas connu, il a été arrêté avant ma naissance, le 14 mai 1941, interné au gymnase Japy, puis incarcéré au camp de Beaune-la-Rolande où il est resté presque un an, puis transféré au camp de Pithiviers jusqu’au 17 juillet 42, date à laquelle il est parti par le convoi n°6 jusqu’à Auschwitz.

 S’il avait eu une sépulture qu’aurais-je pu inscrire comme épitaphe ? Deux phrases, entendues plusieurs fois, énoncées avec tendresse par ceux qui l’avaient connu et aimé.

Hercyk Anger

né à Krasnik (Pologne) le13 janvier 1913

assassiné à Auschwitz (Pologne) le 23 septembre 1942

Il avait des mains en or,
Il était trop pur, il n’a pas supporté le camp, il est allé aux barbelés.

 

Un jour, j’ai aperçu le gros livre, où ils sont tous, classés par ordre de départ, par numéro de convoi. J’ai longtemps tourné autour sans être capable de l’ouvrir. Je me suis enfin décidée, je n’ai pas eu à chercher longtemps, j’ai ouvert au hasard, mon doigt parcourant la liste de cette page, je suis tombée dessus, hypnotisée par ma découverte. Paradoxalement, c’est alors que j’ai eu le sentiment qu’il avait vraiment existé. J’ai enfin admis qu’il n’était plus nécessaire de le chercher.ce qui a fait office d’épitaphe pour moi, je l’ai trouvé dans le Mémorial de Serge Klarsfeld. 

 Qu’ai-je à ma disposition pour tenter de rendre compte de la vie de Hercyk ? Quelques photos, quelques papiers officiels provenant des Archives Nationales, qui m’ont enfin permis de connaître le prénom de mon grand-père Maurice (Moïshe) et le nom de jeune fille de ma grand-mère Horschstajn, je savais déjà qu’elle s’appelait Gitla. J’ai également trouvé la date de son arrivée en France et le motif de son incarcération : je pensais y trouver « Juif ». Mais non ! Sidération, incrédulité, dégoût. Etait écrit d’une plume toute bureaucratique en belles lettres bien ourlées :

En surnombre dans l’économie nationale

Un livre est sorti sur le convoi n°6 et malgré les nombreuses sollicitations, j’ai été totalement incapable d’y participer. J’y ai vu les mêmes fiches que celles que j’avais obtenues, le même genre de photos que celle ci-dessous, montrant les mêmes baraques, les mêmes pères à béret. J’ai même appris qu’Irène Némirovsky était dans ce convoi, l’a-t-il rencontrée ?

Quand la France était entrée en guerre contre Hitler, il s’était engagé volontaire puis avait été renvoyé dans ses foyers quand Pétain avait capitulé. Il était incapable de penser qu’il pourrait lui arriver quoi que ce soit de la part de la France, le pays des Droits de l’Homme qui l’avait accueilli quand il avait fui la Pologne.

Il y a quelques années, j’ai parlé à la mère de Talila qui était une amie d’enfance de ma mère. Elle m’a raconté que Hercyk, malgré les nombreuses recommandations de ses amis, avait jugé nécessaire d’aller se faire recenser comme juif, il était très légaliste, tu sais et il avait une confiance imbécile dans l’Etat français !

C’est le fameux billet vert qui a eu raison de ses illusions et qui l’a conduit à l’anéantissement. Ce sont des policiers français qui ont raflé Hercyk.

Avant 1941, des républicains espagnols, des Allemands et des Autrichiens, des communistes français, des Juifs, des Tsiganes et des étrangers sont internés dans de nombreux camps en France. La convocation du billet vert le 14 mai 1941 est suivie d’une arrestation massive de juifs. « C’est en effet le 14 mai 1941 que sur injonction des autorités allemandes, mais sur ordre du gouvernement du maréchal Pétain et de l’amiral Darlan, via la préfecture de police de Paris, 3 747 hommes furent arrêtés, parce qu’ils étaient juifs et étrangers, dans des arrondissements populaires de Paris. » Ils sont transférés par quatre trains spéciaux de la gare d’Austerlitz vers les camps d’internement du Loiret : Beaune-la-Rolande et Pithiviers.

En 1931, Hercyk est donc parti de Krasnik, un shtetl situé au sud de Lublin en Pologne. Je ne sais rien de sa vie là-bas, je sais qu’il avait un frère Ruven qui avait échappé à la tuerie en fuyant Krasnik. Il avait passé toute la guerre en Sibérie. De retour au shtetl, il n’avait trouvé que le néant, les parents étaient morts, sa sœur Sarah, beaucoup plus jeune, elle avait 16 ans avait aussi été assassinée à Auschwitz, mon père de six ans son aîné avait déjà émigré en France. Après avoir séjourné jusqu’en 1954 en Allemagne dans un camp de personnes déplacées, Ruven avait enfin pu émigrer en Suède avec sa femme et sa fille, une autre Gitla comme moi. Celle-ci m’avait trouvée, je ne sais comment, elle était venue me voir pour en savoir plus sur son père, j’aurais peut-être pu en savoir plus sur le mien. Je n’ai jamais rencontré Ruven, j’en étais incapable à l’époque. Et puis, à quoi bon, il ne parlait pas !!

Aucune idée de la façon dont mon père a passé son enfance, a-t-il fait des études, parlait-il uniquement yiddish ou connaissait-il le polonais ? Hercyk était fiancé à ma mère Sonia, c’est ainsi qu’elle se faisait appeler, son vrai prénom était Surah Hesa. Sont-ils arrivés ensemble à Paris ?

Ils sont si beaux, ils semblent si amoureux sur cette photo. Ne sachant rien de leur quotidien, je n’ai que quelques détails dérisoires qui permettent juste d’imaginer quelques bribes de leur vie. Ainsi, j’ai pu apprendre les adresses où ils avaient habité : 4 passage Pouchet, Paris 17ème, 12 rue Pierre Bayle, Paris 20ème, maintenant, il y a un hôtel à cet emplacement. Je suis née dans le 20ème, c’est sûrement leur derniier domicile avant qu’il se soit fait prendre.

Je sais qu’il était ouvrier tailleur, il devait travailler « à façon ». Il n’était pas tailleur, car non inscrit au registre du commerce : j’ai appris ce détail par un homme chargé de mon dossier dans le cadre de la Commission Matteoli pour les Spoliations à laquelle j’avais demandé un franc symbolique pour la machine à coudre de mon père.

Mais entre temps, avant la guerre, mon père a émigré une nouvelle fois … au Brésil. Ma mère était restée à Paris le temps qu’il s’installe. Il avait rejoint son cousin germain Yankel qui habitait Rio depuis déjà quelques années. En fait, je n’ai appris le séjour au Brésil de mon père qu’à 36 ans, Cette histoire, on me l’avait déjà racontée, comme ça, vaguement mais, à cette époque, je me sentais totalement incapable de questionner plus avant.

Depuis j’ai, grâce au témoignage que j’ai fait en 2003 pour Hercyk sur le site de YAD VASHEM, retrouvé Regina, la sœur de Yankel. Elle a aussi fait un témoignage pour son cousin qu’elle appelle Harry. J’étais impatiente de la rencontrer. Peut-être allais-je enfin en savoir plus sur lui. Déception immense, il était déjà parti en France quand elle est allée rendre visite à la famille à Krasnik mais elle avait des renseignements par Yankel. Mon père était arrivé en 35 et était resté deux ans au Brésil :

Tu comprends, il avait des mains en or, alors tout marchait bien. Il a voulu que ta mère le rejoigne mais elle, elle ne voulait pas partir encore une fois, peur de l’inconnu, elle avait déjà appris le français, alors une autre langue… Il aimait tellement ta mère qu’il est retourné en France.

Regina m’a donné une photo qui me réjouit particulièrement, il a l’air heureux, il est naturel, pas guindé comme sur tous les autres clichés.
Je ne peux m’empêcher de penser que si Sonia avait voulu, je serai née au Brésil et mon père n’aurait pas eu cette fin tragique.
Et que dire de cette étrange coïncidence qui a fait que ma fille a commencé des études de portugais bien avant que l’on connaisse cet épisode brésilien et quelle en est devenue une spécialiste !

Voir aussi lestemoins.com

 

 

3 réflexions au sujet de « La rafle du billet vert à Paris le 14 mai 1941 »

  1. Annie Giszpenc le 31 mai 2015

    Chere Jo,

    voila, je viens de lire ton recit. J’en ai le coeur serre. Une amie en France m’a envoye dernierement le livre de Marceline Loridan-Ivens « Et tu n’es pas revenu ». Je lis aussi les « Memoires » de Beate et Serge Klarsfeld.
    Nous auraons de quoi parler.
    A.

  2. Ruthie Tauber Pomerantz le 16 sept 2015

    Ma chere cousine Jo,
    Quelle chance que nous avons dans cette vie de se connaitre! C’est ma mere Regina Tauber qui a connu ton pere et c’est toi qui m’a trouvee. Ce n’est pas la coincidence; c’est le destin. Ton histoire est devenue la mienne. Tu es toujours dans mon Coeur.

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