Guematria

Dédé aime les nombres, ils sont magiques. Depuis qu’il est tout petit, il compte. Un jour, il devait avoir quatre ou cinq ans, il est allé jusqu’à trente trois presque sans reprendre sa respiration, comme ça sans réfléchir. Quand il s’en est aperçu, il a senti dans son coeur comme une grande chaleur.

Depuis, il s’est mis dans la tête de compter jusqu’au bout, il est persuadé que s’il continue très longtemps, il y arrivera, au bout des nombres. Quand il l’a dit à Suzanne, elle s’est moquée de lui, elle lui a dit qu’il n’y arriverait jamais, qu’il y en a beaucoup trop. C’est sûr qu’elle en sait des choses sa sœur, mais là, Dédé a vraiment du mal à la croire.

—Mais si je compte très vite, je parie que je vais y arriver.

—Bien sûr que non. Personne a réussi à aller jusqu’au bout.

—Et si j’arrête jamais de compter tous les jours, pendant toute ma vie ?

—Pff… tu comprends vraiment rien ma parole ! Y’a pas d’bout.

—Même si je compte quand je dors ?

Mais décidément, t’es trop bête, les nombres c’est infini, j’te dis.

— Alors si les nombres c’est pas fini, c’est sûr que je vais réussir !

— Non, non et non ! Et puis, arrête de m’embêter avec tes histoires.

Dédé aime les nombres, ils sont magiques. Maintenant, il a une idée plus précise de l’infini. L’année dernière, sa sœur lui a montré les boîtes de Vache Qui Rit. Ca lui a plu l’infini, surtout que ça s’arrête jamais ; ce jour là ils se sont bien amusés, ils jouaient à être des fourmis de plus en plus petites qui allaient chatouiller les oreilles des vaches et même que c’est pour ça qu’elle rigolaient les vaches.

La mère de Dédé s’inquiète, il est vraiment trop nerveux.

— Mais qu’est-ce qui te prends de faire couler l’eau comme ça, sers-toi à boire et ferme immédiatement le robinet.

Cette manie l’énerve, elle lui parle du gaspillage, des gens du désert, de…

Il ne peut pas lui dire que s’il ne jette pas l’eau sept fois exactement avant de boire, il pourrait être en grand danger. Et puis il est trop occupé à penser ; à l’école ils ont appris la preuve par neuf et aussi celle par cinq. Alors lui, il s’est mis dans la tête d’inventer la preuve par sept, le maître lui a dit qu’elle n’existait pas, que c’était pas la peine de chercher.

— Et pourquoi qu’elle existerait pas, y a pas d’raison !. Ils ont pas trouvé mais peut-être qu’ils ont pas cherché assez ! Suzanne qu’est-ce que t’en penses?

Suzanne pense à son rendez-vous avec José et à la robe qu’elle va choisir pour lui plaire.

André aime les nombres, ils sont magiques. Il n’arrête pas de compter. N’importe quoi, il en est à un point où il ne peut plus rien décider sans ajouter, soustraire, multiplier, diviser. Surtout quand il désire vraiment quelque chose. Par exemple, il se dit qu’il va peut-être réussir à sortir avec Nicole si le nombre de marches de l’escalier qu’il est en train de monter est compris entre 77 et 79, il se laisse de la marge.

Quand il a un devoir surveillé, au lieu de réviser, il passe son temps à la fenêtre de sa chambre à compter le nombre de voitures qui vont passer devant la cabine téléphonique pendant sept minutes. S’il correspond au nombre qu’il a choisi, il se persuade qu’il va réussir le contrôle sans travailler et se jette sur son lit pour lire des B.D. Sinon il recommence, mais la plupart du temps il triche et se débrouille pour tomber sur le bon nombre. Alors il s’en veut, il se jure que la prochaine fois, il laissera le sort en décider.

Suzanne connaît cette manie, elle se moque de lui, elle n’arrête pas de l’appeler Luky Luke, l’homme qui compte plus vite que son ombre.

Monsieur André aime les nombres. Depuis quelques années, il a même un chiffre fétiche, le trois. Depuis qu’on lui a demandé la somme de trente trois euros trente trois centimes pour rembourser un livre égaré à la bibliothèque de son quartier. C’était sûrement un signe ! Il y va régulièrement à la bibliothèque, Monsieur André. Il aime son atmosphère confinée, le silence feutré qui l’enveloppe, l’odeur des livres qu’il emprunte, il passe des heures à consulter les registres, les dates de parutions des ouvrages.

Ses livres préférés ? Ceux consacrés à la Kabbale. Lorsqu’il s’est rendu compte qu’il n’était pas le seul à compter, il a vraiment ressenti une immense satisfaction, il savait bien qu’il était sur la bonne voie.

Il aime bien l’ordre, Monsieur André. Et les nombres c’est utile pour l’ordre, pour bien repérer les choses, d’ailleurs tous ses verres sont numérotés et rangés selon un combinaison qu’il change très souvent : il ne faut pas que l’on puisse trouver le code !

Monsieur André travaille dans une banque, il est responsable des comptes courants. Le responsable des ressources humaines l’a soit disant placé à un poste en rapport avec ses compétences. Mais cela ne lui convient pas, il pense qu’il mériterait d’être cadre. C’est vrai qu’il n’a pas poussé les études très loin, il avait l’esprit trop vagabond; sur les bulletins on signalait toujours «manque de concentration» ; en fait, il n’arrêtait pas de compter … mais pas ce qui était demandé.

Il est un peu sauvage aussi, il se méfie des gens qu’il rencontre dans la rue ou au café. Alors il leur attribue un numéro, simple précaution, comme ça il ne craint plus personne, il se sent mieux. Il se sent tellement mieux qu’un jour il décide d’en faire autant pour les gens qu’il connaît. Cela lui permet de garder ses distances.

Il faut quand même qu’il fasse attention, l’autre jour il a failli appeler son chef 47. Pourquoi 47, parce que c’est le numéro d’autobus que son chef prend chaque jour. Il est si satisfait du résultat qu’il a même décidé que tous les membres de sa famille devait être divisibles par trois. Par exemple sa sœur Suzanne c’est le 126. C’est tellement plus pratique!

En fait sa famille, il ne la voit pas très souvent, il est même brouillé avec 126. Depuis qu’elle lui a dit qu’il était bizarre et qu’il ferait bien de consulter.

Sa décision est prise, dorénavant il ne comptera plus que sur lui-même.

Monsieur André n’aime plus les nombres. Toute sa vie, il s’est épuisé à calculer, numéroter, recenser. Un jour il s’est dit qu’en fin de compte tout se ramenait à zéro. Maintenant il est vieux, il attend le moment où il sera appelé à en rendre… des comptes.

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